Luna asoma, en analyse

Françoise Roussillat  nous donne des clés pour l’interprétation d’une œuvre : lisez cette brillante analyse ! Etudiants, musiciens, interprètes, cette lecture vous réjouira.

LA LUNA ASOMA

Cuando sale la luna
se pierden las campanas
y aparecen las sendas
impenetrables.

Cuando sale la luna,
el mar cubre la tierra
y el corazón se siente
isla en el infinito.

Nadie come naranjas
bajo la luna llena.
Es preciso comer
fruta verde y helada.

Cuando sale la luna
de cien rostros iguales,
la moneda de plata
solloza en el bolsillo.

lorca

Troisième pièce d'un cycle intitulé “Lorca-Sarja”, c'est-à-dire “Suite-Lorca”, pour voix mixtes a capella. La version présentée au Théâtre de La Ruche est une écriture à voix égales, réalisée par le compositeur lui-même.

Le cycle est constitué de 4 poèmes évoquant chacun une nature très sombre :

“lune rouge, jument noire, arc-en-ciel noir, les longues cordes du vent, de noirs chevaux et des hommes sinistres…”. Enfin, la mort est le personnage principal qui unit tous ces textes, écrits par le poète andalou Federico Garcia Lorca, bercé de cante jondo, de flamenco et qui mourra, encore jeune, sous les balles des franquistes.

Cette unité poétique se retrouve dans la musique du compositeur finlandais Rautavaara, avec l'utilisation d'un ton et d'un mode identiques pour les quatre pièces, construites sur une note pivot le MI et un motif reprenant la succession Mi-La-Ré-Sol, soit les 4 cordes graves de la guitare.

Les deux pièces extrêmes du cycle, “Córdoba” et “Malagueña” se développent sur un ostinato rythmique sur la note-pivot :

Cordoba

 Malagueña

la-muerta-entra

 

 

 

 

Les deux pièces centrales, “El Grito” et La luna asoma” évoluent en fondu-enchaîné sur des tenues de la note-pivot, enrichie de glissandi ou de variations au demi-ton.

 

Traduction du poème : La lune parait

Quand se montre la lune, les carillons s'effacent,

et luisent des sentiers impénétrables

Quand se montre la lune, la mer couvre la terre

et notre coeur dérive, île dans l'infini.

Nul ne mange d'orange sous la lune pleine

Il faut manger des fruits verts et gelés.

Quand se montre la lune, aux cent visages semblables,

les piécettes d'argent sanglotent dans la poche.

 

Cette pièce est la seule du cycle où n'apparait pas le terme “noir” et pourtant c'est peut-être la plus angoissante et la plus oppressante.

L'image est celle d'un paysage sous la lumière de la pleine lune, couleur grise, plus de sons, plus de reliefs, plus de limites rassurantes.  Les deux phrases en forme de proverbes (Nul ne mange…  gelés) dans la 3ème strophe révèlent une angoisse certainement liée à l'époque du pré-franquisme où ces textes ont été écrits. Dans ce tableau sombre, la couleur orange, ton chaud, symbole de maturité, de joie est interdite.

 

Seuls demeurent le vert, ton froid (fruit pas mûr) et la glace. Ici transparaît l'amertume du poète désireux d'amour et d'amitié, qui participait au grand renouveau de l'art espagnol, et qui est d'autant plus sensible au danger qui les menace, lui et ses amis artistes.

 

Structure de la pièce

Elle apparaît comme un éventail qui s'ouvre et se referme inéluctablement. Elle est enchaînée à la précédente par la note pivot, le Mi tenu et coloré dans El grito par la dissonance du demi-ton supérieur (Mi-Fa).

Trois parties de longueur inégale, très contrastées dans leur écriture, leur ambitus et leurs dynamiques.

 

Partie A: mesures 1 à 4. Correspond à la 1ère strophe. Note-pivot tenue par les alti, colorée de vibrations aux demi-tons supérieur et inférieur, mélodie en tierces harmoniques pour les soprani. La nuance reste

 

Partie B: mesures 5 à 13. Correspond aux strophes 2 et 3. Ouverture de l'ambitus général, avec entrées progressives des alti, d'abord vers le grave, et même l'extrême grave où ces voix vont rester jusqu'à la fin de cette partie. Longue tenue d'un Fa grave sur laquelle évoluera la voix de soprano, dans une phrase ∑ très lyrique et qui semble chercher l'air qui lui manque.

 

Partie A': mesures 18 à 21. Correspond à la 4ème strophe. Même écriture, même dynamique que la partie A.

Mélodie et harmonie

L'écriture est modale, la couleur dominante est celle du mode dit “andalou”, mais avec des notes mouvantes: le Ré≥ comme broderie de la note-pivot, puis Fa≥, Do≥ et Sol≥ dans le solo de soprano.

 

Cette couleur modale est soulignée par l'usage quasi-exclusif de 2 intervalles mélodiques qui sont:

– le demi-ton: mesures 1, 5 et 18 en broderies (ou appoggiatures) autour du MI et mesures 9, 10 et 11 en ondulations harmoniques sur des accords de septième.

– la quarte juste: imitation des cordes graves de la guitare.

Mesures 6 et 7 en glissandi descendants évoquant les vagues.

Mesures 12 à 17, dans le solo, intervalle ascendant et descendant. Dans la courbe descendante de la phrase, l'intervalle repose sur les parties fortes des temps et “coule” vers la note suivante par demi-tons ou par tierce majeure.

 

Les 2 parties A et A' sont des variations en demi-tons, tierces et quintes harmoniques sur le Mi.

La partie B repose sur deux couleurs harmoniques

– l'accord de 7ème de Dominante, sans notion de fonction, ondulant au demi-ton dans une évocation très imagée et angoissante de l'infini, de la mer.

– l'accord de 7ème Majeure, tenu par les 4 voix pendant les 2 phrases de solo.

Dans ces deux harmonies, pédale de Mi, comme 5te, 7ème majeure ou 13ème, toujours à la partie supérieure.

Peu de mouvements mélodiques apparents et toujours “en arche”:

gamme ascendante en tierces aux voix aigues dans les mesures 2 ou 19, descendante dans les mesures suivantes, mais de façon incomplete et comme hésitante.

Courbe en quartes justes pour le solo, partant de la note-pivot et y revenant.

 

Analyse rythmique

 

Tempo lent, battue uniforme, pas de changement de tempo.

Ambiance apparemment statique, les details rythmiques ne sont pas toujours aisément perceptibles: brefs silences en quarts de soupirs, triolet de noires mesures 10 , syncopes lentes mesure 13.

 

Tous les éléments musicaux relevés précédemment convergent vers un but similaire: créer un paysage sonore gris, froid, statique en surface, mais mouvant en profondeur (accords de 7ème mesures 9, 10 et 11), faisant naître l'inquiétude, la peur d'un danger encore invisible mais bien présent:

– tempo lent

– tenue ininterrompue de la note pivot

– frottements de secondes

– phrase entrecoupée de brefs silences où la voix semble chercher son souffle

– accord longuement tenu de 7ème Majeure.

Aucun réconfort, ni dans le mouvement lent et sourd des accords de 7ème, ni dans les glissandi de la mesure 7.

 

Point culminant mesure 13, ambitus le plus large du Fa grave des alti au Sol aigu du solo, sur le seul mot portant une couleur chaude et un espoir d'avenir et de vie: “naranjas” (oranges).

 

“La luna asoma” s'enchaine, après un très bref silence, avec “Malagueña” où la mort vient rôder dans un ostinato violent et effrayant.